Bertrand
Sabrina Peut-on en finir avec les préjugés ?
TS2
« Chaque mot est un préjugé »; telle est la pensée de Nietzche. Cela suggère que l'humanité est cernée de préjugés et il semblerait qu'elle ne puisse s'en défaire. Pourtant, est-il bien légitime de croire que nos pensées sont nécessairement des jugements pré-établis ce qui nous réduirait à l'état d'ennui dans la mesure où il nous deviendrait impossible d'avancer, on se retrouve dans un cercle viscieux: cela reviendrait à courir perpétuellement sur un tapis roulant.
Se demander si on peut en finir avec les préjugés, c'est se demander si cela est possible sur un plan moral ou si c'est possible au niveau des capacités. A cette première question, il paraît évident que de se demander si l'on peut penser sans préjugés n'a rien d'immoral. C'est donc sur l'autre aspect sur lequel nous allons nous pencher. En effet nous nous demanderons donc si cela est possible du point de vue de nos capacités.
Préjuger signifie tenir pour acquis quelque chose qui, objectivement ne l'est pas, ou tenir pour vrai une affirmation qui, en fait, reste douteuse. Par ailleurs, n'étant transmissible que par la communication ou l'observation, les préjugés se répandent à une vitesse vertigineuse et restent bien souvent ancrés dans les moeurs ce qui les rend encore plus difficile à désintégrer que les atomes ( Albert Einstein ). Cette persistance des préjugés nous permet-elle de nous en séparer ? Leur intégration à notre jugement est-elle modifiable ? Si les préjugés restent ancrés, comment avoir accès à la nouveauté, la découverte, le progrès ?
Nous chercherons à répondre à ces questions en examinant, en premier lieu, la thèse selon laquelle on ne peut pas en finir avec les préjugés, avant de nous demander ce que cette affirmation entraîne. Peut-être faudra-t-il trouver une autre façon de percevoir les préjugés, c'est-à-dire plus comme une chose dont il faille se débarasser mais une chose que l'on doit se forcer d'interpréter et à ne pas accepter tel quelle sans faire preuve d'esprit critique.
Ce qui définit l'homme c'est de posséder une mémoire égologique. Ce qui implique que l'homme est ce dont il se souvient. En ayant posé ce principe, on suggère la nécessité de l'homme de se souvenir des événements qui parsèment son existence pour pouvoir perdurer dans la même personne. D'après ce souvenir de la mémoire égologique, on arrive au fait que l'homme lui-même va nécessairement agir en fonction de ce qu'il a vécu. Ainsi, son expérience personnelle conduit à un préjugé irrémédiable. Prenons pour exemple l'époque de la seconde guerre mondiale. France et Angleterre, de peur de troubler la paix nouvelle de l'entre deux guerre, ne réagirent pas lors de la remilitarisation de la Rhénanie, malgré le traité de Versailles qui l'interdisait, ce qui rendu possible la montée en puissance de l'Allemagne et par conséquent la guerre elle-même. Ainsi, ces états sont désormais conscients du risque qu'ils encourent en laissant des états se militariser soudainement. Ceci est un préjugé qui fut créé par l'expérience de ces états.
De plus, parce qu'il est baigné dans une société, l'homme est contraint d'avoir des préjugés dans la mesure où il est nécessairement confronté à communiquer avec d'autres individus et à partager son expérience personnelle. Nous pouvons ici noter l'utilité de l'amitié par exemple pour les échanges concernant la vie amoureuse. Si une femme se rend compte que son mari la trompe, elle pourra en faire part à son amie et cette dernière, de peur de subir la même douleur que son amie, va devenir suspicieuse envers son propre mari ce qui nuit obligatoirement à l'épanouissement de son couple. L'amitié est bien là un exemple du fait que le milieu dans lequel on vit fausse notre jugement dans la mesure où il donne à voir des situations dans lesquelles on peut se reconnaître dans un futur ce qui amène des préjugés et nous rend incapable de rester objectifs. On observe le cas contraire dans Le Rouge et le Noir de Stendhal car Mme de Rênal est complètement ignorante de l'amour, elle n'a pour connaissance que ce que le peu d'hommes qu'elle fréquente lui donnent à voir. Ainsi, son manque d'expérience, peut-être ici parce qu'elle ne se méfie pas assez de Julien car elle n'a pas eu suffisamment de préjugés, pour voir que Julien n'était pas si honnête avec elle quant à ses sentiments.
Par ailleurs, on pourra remarquer que l'homme, préférant toujours la facilité, se réfugie dans les préjugés; le préjugé étant l'enfant de l'ignorance (Willian Hazlitt) . Il paraît évident que pour s'en défaire, il faudrait accepter de penser par soi-même, Sapere aude ! (Ose penser dixit Kant) . Pour ce faire il faudrait quitter cet état de minorité comme le définit Kant dans Qu'est-ce que les lumières ? (1784). Il semblerait bien que la majorité de l'humanité persiste dans un état de minorité car elle préfère de loin se contenter de préjugés, d'idées préconçues, de se cacher derrière la tutelle d'hommes pas plus qualifiés qu'eux même, plutôt que d'user de leur propre entendement afin d'éviter ce travail trop laborieux et trop pénible, pour nous, hommes. Ce n'est pas en se satisfaisant de la lecture de philosophes non plus que l'on atteint la majorité car ce n'est qu'un moyen détourné, prouvant au mieux la malice mais non pas l'autonomie. Il est certain que s'inspirer d'oeuvres de philosophes permet d'élargir notre point de vue mais la condition fondamentale pour être majeur, telle que la définit Kant non pas comme la définit la législation, c'est de raisonner seul, de critiquer ce que l'on peut entendre pour en extraire le vrai du faux et non pas croire tout ce qu'on nous donne à voir ou à entendre. Par cela, il faut comprendre qu'il ne faut pas se laisser bercer par ce que l'on veut nous faire croire mais qu'il faut dépasser les préjugés afin d'atteindre l'objectivité. On peut noter le pouvoir de manipulation des médias sur l'humanité naïve et paresseuse.
Nous avons donc vu dans cette première partie que l'homme, de par son expérience, sa condition sociale et sa paresse, est nécessairement confronté aux préjugés. Néanmoins, si l'homme ne peut se défaire des préjugés, cela signifirait qu'il ne se contente que d'expériences déjà vécues et par conséquent possède un avis pré-fait sur celles-ci. La question qui se pose alors est de savoir comment, si l'homme se contente d'opinions déjà faites, peut-il s'émouvoir de la nouveauté et pourquoi réitérerait-il des expériences s'il les a déjà vécues ? Quelle satisfaction pourrait-il en tirer si son jugement est fait par avance?
Nous avons montré que l'humanité vit dans les préjugés. En réalité, une hypothèse semble envisageable. Il faudrait imaginer la possibilité de se débarasser de sa mémoire égologique ce qui n'est possible que dans des cas d'amnésie ou de coma mais vivre dans la solitude la plus marquée, à l'écart de toute présence humaine. Or cette hypothèse semble difficilement réalisable.
Selon Rousseau, l'homme est naturellement bon mais c'est la société qui le transforme. « Les hommes ont donc appelé tout ce qui sert à la santé et au culte de Dieu le Bien, et le Mal tout ce qui peut y nuire » (Spinoza , Ethique, appendice du Livre I) . Or les hommes possèdent une subjectivité qui leur est propre ainsi, une même expérience vécue par des individus différent sera perçue de deux manières différentes. Dans ce cas, le préjugé sera loin de la réalité. Intéressons nous au cas de l'alcool ou du tabac, alcooliques et fumeurs diront de l'objet de leur dépendance qu'elle leur procure du plaisir donc ceux-ci les classeront dans la colonne du bien or pour tous ceux qui ne sont pas concernés par ces dépendances et qui en connaissent les méfaits, seront objectifs en disant que c'est nuisible pour la santé. Ainsi, si un non dépendant fait part de son expérience lorsqu'il ingurgite une bouteille de Vodka à un autre individu non dépendant, celui-ci a une image négative de l'alcool mais si plus tard celui-ci devient alcoolique, il trouvera que cela était faux, ainsi le préjugé véhiculé sera faux car l'alcool ne procure pas la même sensation chez tout le monde, tout le monde n'y résiste pas de la même façon. Cet individu ne se sera pas donc restreint au jugement qu'on lui aura donné mais aura préféré se faire son propre jugement. Dans le cas présent, le préjugé existe bel est bien mais il est dépassable.
« Chassez les préjugés par la porte, ils rentreront par la fenêtre » (Fréderic II). S'il est bien entendu que nous ne pouvons en finir totalement avec les préjugés, il est quand même possible de s'en défaire partiellement car sinon, ne pourrions-nous pas avoir nos propres jugements ? Devrions-nous constamment nous satisfaire de jugements pré-conçus ? Dans ce cas là, il nous serait impossible d'avancer et de progresser. Pour s'en convaincre, remontons d'ici il y a quatre cent ans, durant le siècle des lumières lors des grandes découvertes. N'était-ce pas un préjugé à cette époque que de penser que le système était géocentrique ? Fort heureusement, certains furent capables de dépasser ce préjugé comme ce fut le cas de Copernic qui prouva ainsi qu'il s'agit d'un système héliocentrique.
En ce qui concerne la réponse à la question, peut-on en finir avec les préjugés ? , nous avons montré que non mais il faut cependant considérer que la question n'est pas tellement si nous pouvons penser sans préjugés mais plutôt d'y réfléchir et de les traiter comme des hypothèses comme le firent les hommes du siècle des grandes découvertes que ce soit dans le domaine scientifique tels que Copernic puis Galilée ou bien sur le plan géographique tel que Christophe Colomb ou sur le plan social avec la psychnalyse de Freud qui découvrit que l'homme n'était pas seulement soumis à sa raison comme le pensait les hommes de l'époque mais aussi à ses pulsions et à son inconscient.
En conclusion, les préjugés ne sont pas à considérer dans toutes les situations comme des à-priori néfastes comme le laisse entendre le sens courant du terme. On ne doit pas chercher à nous en défaire définitivement car nous l'avons montrer au travers de notre réflexion que la lutte serait difficile pour ne pas dire impossible. Il faut plutôt nous tourner vers l'alternative selon laquelle les préjugés doivent nous forcer à concevoir le monde par un jugement unique et variable selon chaque situation et non une opinion fixe, déjà élaborée par l'influence du jugement d'autrui. Ils doivent nous entraîner à penser de manière à douter de tout, à tout remettre en question, et pousser notre esprit critique à se développer, telle que le firent les Lumières.